Rue Centrale
2024
Léah Pitre-Gaspari et Sandrine Fragasso
Impression jet d’encre à partir d’un négatif argentique
16 × 24 po (40,6 × 61 cm)
La mémoire italienne de Montréal déborde largement les frontières de Saint-Léonard. Le sud-ouest de la métropole est lui aussi un important foyer de cette diaspora. À LaSalle, les communautés italienne, chinoise, indienne, algérienne et jamaïcaine, pour n'en nommer que quelques-unes, sont constamment en dialogue et contribuent à la riche tapisserie montréalaise.
La rue Centrale est un peu comme la « Main » de l’arrondissement de LaSalle. Elle s’étend perpendiculairement à la rue Gagné et parallèlement au fleuve Saint-Laurent, qui se resserre en un vaste entonnoir à l'approche des rapides de Lachine, contournés par le canal. Avec le boulevard Newman, elle compte parmi les plus anciennes artères du quartier.
Mes grands-parents ont immigré au Canada dans les années cinquante. Pendant longtemps, j'ai cru que leur départ de l'Italie en bateau était directement lié à la Deuxième Guerre mondiale. J'ai découvert plus tard une autre histoire, celle d'une migration familiale qui s'est construite par liens successifs. Un cousin est parti en Amérique à la recherche de travail, puis d'autres membres de la famille l'ont rejoint. Comme beaucoup d' Italien·ne·s du sud de l'Italie, ils ont quitté une région marquée par de grandes difficultés économiques pour retrouver des proches dans le sud-ouest de l'île.
Il a fallu traverser l'Atlantique pour que mes grands-parents, tous deux originaires de villages voisins de la province d'Avellino, finissent par se rencontrer. Mon nonno, Rodolfo Polcari, était originaire de Montefalcione et ma nonna, Maria Felicia Tecce, de Paternopoli, deux villages situés à environ une heure de Naples. À Montréal, mon grand-père jouait aux cartes, probablement à la briscola, avec le père de ma grand-mère. C’est ainsi qu’ils se sont connus bien que ma nonna disait en garder un vague souvenir.
De Boston à Philadelphie, puis à Toronto et Montréal, les Tecce et les Polcari, parfois enregistrés sous le nom de Polcaro à la suite d'une erreur administrative, ont progressivement créé de nouveaux ancrages.
Mon nonno était menuisier et ma nonna était couturière à temps perdu, mais surtout la matriarche de la famille. Après quelques années passées à Ville-Émard, ils ont déménagé à LaSalle, à une quinzaine de minutes de leur premier quartier d'accueil. C'est là qu'a commencé leur grande aventure lasalloise.
Léah Pitre-Gaspari et Sandrine Fragasso, Rue Centrale, 2024. Crédit photo : Léah Pitre-Gaspari. © Courtesy of the artists, Montréal, 2024.
À partir des années 1950, de nombreuses familles d'origine italienne ont fait construire des maisons inspirées de l'architecture de leur pays. Ce fut notamment le cas de la maison de mes grands-parents. Les tuiles rouges en simili terre cuite étaient un symbole de qualité et rappelaient les maisons de leur enfance. Entre les années 1960 et 1980, le style méditerranéen s'est popularisé en Amérique du Nord. Les arches en fer forgé, les balcons ouverts sur le voisinage pour saluer les petit·e·s-enfant·e·s et les statuettes en forme de lions semblant rugir au bas des marches participaient à cette quête nostalgique. Inutile de dire qu'au Québec, ces élans stylistiques continuent d'être mis à l'épreuve sous le poids de la neige.
Lorsqu'on franchissait la porte de la demeure de mes grands-parents, la sauce tomate s'engouffrait aussitôt dans nos narines, comme si la maison respirait au rythme de sa cuisson. Difficile de s'en échapper lorsque les deux cuisines étaient en marche, comme un restaurant en plein rush hour. L'intérieur témoignait d'une époque révolue, celle d'une Italie d'autrefois. Le plafond « popcorn », avec sa texture projetée destinée à masquer les imperfections, semblait se métamorphoser : tantôt il pleurait la sueur des mains de mes nonni, tantôt il s'étirait en sculpture de stucco évoquant une Renaissance de banlieue.
Le revêtement de sol rétro, typique des années 1970 et 1980, combiné aux voûtes imitant maladroitement la splendeur des églises romaines et aux lustres de verre, devenait le reflet d'un égo démesuré, mais surtout d'une immense fierté. Habitées par une profusion de décorations napolitaines kitsch : un crucifix lumineux, des Vierges Marie, des poupées costumées, des peperoncini, des cornicelli et des talismans destinés à éloigner le mauvais œil, les pièces de la maison apparaissaient comme un écrin de mémoire diasporique.
Le mobilier était tout aussi audacieux. Certains objets semblaient avoir été générés par un copier-coller infini créé par une intelligence artificielle, tant ils défiaient toute logique ; les styles se mêlaient et les époques se chevauchaient. Des chaises construites par mon nonno, avec leur bois sculpté et leur dossier ovale rembourré, rappelaient les codes du style Louis XVI, alors qu'il ne possédait aucune connaissance de cette histoire esthétique. Mes grands-parents s'inventaient ainsi des vies élogieuses, tels le roi et la reine de la rue Centrale.
Le salotto, quant à lui, agissait comme une archive vivante où se conservait notre héritage. Des cadres les plus poussiéreux et ornementaux aux cadres Hallmark en plastique, ma nonna mettait en scène tous·tes les membres de la famille à travers les photographies de mariage, de premières communions et de confirmations.
En revanche, le garage de mon nonno incarnait le paradoxe identitaire de la communauté italo-canadienne. Ma nonna ayant refusé la citoyenneté du pays, mon nonno s'était pleinement approprié son identité québécoise.
Dans son atelier, un figuier poussait dans un vieux bac de recyclage bleu, tandis que des bocaux de sauce tomate faisaient office de vitraux démantelés. En arrière-plan, une souffleuse essoufflée hibernait et des pneus d'hiver semblaient étouffer dans de géants sacs de plastique.
Dans le sud-ouest de la ville, mes grands-parents pouvaient également aménager leur jardin, où ils cultivaient une myriade de fruits et légumes. Mon nonno faisait pousser des vignes pour produire son propre vin un peu trop amer, qu'il rangeait soigneusement dans la cantine avec son prosciutto et son sirop d'érable, entre autres.
Enfin, sachant que cette demeure ne résisterait pas à l'épreuve du temps, ce projet photographique est devenu un acte de préservation. La maison ayant maintenant quitté le circuit familial, a été entièrement éventrée et rénovée. Parfois, je rêve d'un monde où l'autobus 110 Centrale pourrait traverser l'océan Atlantique pour me déposer directement devant cette ancienne adresse, afin d'être accueillie par mon nonno endormi sur sa chaise, sur le balcon. J'aime imaginer que son fantôme y dort toujours et que les cris de ma nonna murmurent encore les souvenirs passés sur la rue Centrale.
Aujourd'hui, ironiquement, j'écris ce texte dans ma cuisine, en Europe, vêtue de son pyjama fleuri et de ses vieilles claquettes chinoises en mesh, tout en parlant avec Léah au téléphone.
Texte écrit par Sandrine Fragasso
Sandrine Fragasso
Basée à Bruxelles et diplômée de l'Université de Montréal, de l'École du Louvre et de la Sorbonne Université en histoire de l'art et muséologie, avec une spécialisation dans le marché de l'art contemporain, Sandrine Fragasso inscrit son travail dans une réflexion qui place l'éducation au cœur de la pratique et du discours de l'art contemporain. Elle œuvre également à promouvoir la scène artistique émergente, en accordant une attention particulière aux artistes d'Amérique du Sud et du Canada.
Léah Pitre-Gaspari
Basée à Montréal et diplômée du Mel Hoppenheim School of Cinema de l’Université Concordia, Léah Pitre-Gaspari évolue au sein du milieu culturel à l’intersection des arts visuels, du cinéma et de la littérature. Son parcours multidisciplinaire lui a permis de développer une approche attentive à la transmission culturelle, à travers des expériences en galerie d’art, en diffusion littéraire, en enseignement musical, ainsi qu’en festivals de cinéma. En parallèle, sa pratique photographique s’inscrit dans une démarche documentaire, portée par un regard sensible sur les gestes, les espaces et les atmosphères qui façonnent le quotidien dans ses dimensions à la fois intimes et collectives.
Léah Pitre-Gaspari et Sandrine Fragasso, Rue Centrale, 2024. Crédit photo : Léah Pitre-Gaspari. © Courtesy of the artists, Montréal, 2024.